PAROLES VIVES A L’AMPI 2022 « La psychiatrie qui vient… »

Les 20 et 21 octobre derniers, Jacqueline Fontaine, présidente de Serpsy, et moi-même, secrétaire de la même association, étions invitées aux 35e journées annuelles de l’AMPI, à Marseille. La journée est coorganisée par les Ceméa, dite des « Centres d’Entraînement Aux Méthodes d’Education Actives » (CEMÉA) qui ont pour but depuis leur création en 1937, la diffusion des idées d’Education Nouvelle dans une dimension nationale et internationale. Reconnue d’utilité publique en 1966, elle se base sur l’expérience des personnes en formation. Le lien entre les Ceméa et la formation des infirmiers en psychiatrie date de 1947. Toute une histoire qu’il serait intéressant de revisiter un jour. 

Thème de ces deux journées, de formation donc, «  La psychiatrie qui vient  » ! Vu l’état de la psychiatrie aujourd’hui, ce qui se prépare ressemble plus à un champ brûlé, déserté de ce qui fait le sens de nos actes comme après le passage d’un feu de forêt, pourtant annoncé depuis près de 30 ans. Champ où les sciences neuronales n’auront plus qu’à semer leurs petites graines comportementalistes pour patients programmables et objetisés. Ce qu’elles ont, bien entendu, déjà commencé à faire.

L’ouverture des possibles

Allant vent contraire à ce pessimisme lucide, l’argumentaire des journées se veut résolument ouvert vers l’inconnu. Calée dans mon siège auto que j’ai enfin fini par garer dans un coin de trottoir, je relis le programme plié dans mon sac. L’argumentaire de la journée cite le dernier livre de Didier Fassin, (anthropologue, professeur au Collège de France et membre de Médecin Sans Frontière - lu sur internet : ouvrage collectif qu’il a dirigé « La société qui vient ») : « Si le moment critique que traverse notre société suscite l’inquiétude, il appelle aussi une ouverture des possibles ». Le texte de présentation finit sur une autre citation : De tout temps la folie a interrogé le thérapeute et le philosophe, alors, citons le philosophe Henri Bergson : « L’avenir n’est pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire »

Nous voilà remis à l’endroit de notre pouvoir d’agir. Ce qui est autrement plus dynamique que le catastrophisme et la tentation de la plainte perpétuelle auxquels nous sommes enclins de bon droit, quand tout s’écroule autour de soi.

Oui, nous pouvons résister. Mais comment ?

Mais au fait, L’AMPI, ça veut dire quoi exactement ? Puisque je suis en formation, et que je suis mandatée par Serpsy pour écrire une sorte de compte-rendu de ces journées, j’en profite pour rafraîchir mes connaissances. Le logos sur le programme dit : Association Méditerranéenne de Psychothérapie Institutionnelle. L’association existe depuis 1988, (vu sur internet). 34 ans. (Tiens l’âge de ma fille). Un bel âge. Je vais m’apercevoir en effet que la psychothérapie institutionnelle, malgré ses premiers cheveux blancs, reste bien dynamique et alerte.

Ils étaient près de 300 ans à La Blancarde

Les journées ont lieu à l’Institut de Formation des Soins Infirmiers, La Blancarde. Le grand amphi au rez-de-chaussée en entrant à droite. 300 places. Plein. 270 personnes exactement, me dit-on. Je remarque tout de suite la mixité des gens présents. Pas uniquement d’âge, avec des anciens et des jeunes, mais aussi de profession, infirmiers psychiatres psychologues aides-soignants, art-thérapeutes, musicothérapeutes… des causants, des écoutants, des collègues qui se retrouvent en groupe, d’autres seuls, venus là pour réfléchir, prendre des notes, du recul, des références d’ouvrages à lire, se nourrir. Une belle ambiance. Nous voilà résolument tournés vers l’avenir.

Quand j’arrive à 9 h le premier matin, j’ai la bonne surprise de constater que je ne suis pas la seule en retard. Ce n’est pas facile de bouger dans Marseille, alors venir de l’extérieur, s’orienter, se garer, sans connaître la ville, ce n’est pas que c’est difficile, c’est une épreuve. Le retard est une institution. Alors, chacun laisse le temps s’étirer. On papote en sirotant un café, un jus d’orange, en savourant un croissant, avec les collègues, dans les couloirs, la cour intérieure, devant la porte. La parole circule. Elle circulera tout au long de ces deux jours. Pas forcément en public, pas forcément dans une prise de parole au micro, ou lors des ateliers. Elle se pose sur les bords, sur d’autres chemins de circulation, dans les à-côtés du voisinage, les échanges au hasard des rencontres. Le temps se dilate, les horloges se calment. Il se passe autre chose. Je suis là pour ça aussi, me décaler de ce que je crois connaître. Découvrir. Risquer l’événement.

Dans l’amphithéâtre, Marie-Claude Taliana, toute nouvellement élue présidente de l’AMPI est à la tribune. Elle ouvre les journées par un discours engagé. En voilà un bel extrait, qu’elle nous a communiqué :

La psychiatrie qui vient …

Dans un contexte sociétal néo-libéral, le système de soins est envisagé essentiellement sur un rapport économique, avec la gestion comptable des soins dans une perspective du moindre coût.
Les secteurs de la psychiatrie, de la pédopsychiatrie et du médico-social sont confrontés à une désertification médicale sans précédent, une désaffection des personnels de santé épuisés, le personnel soignant en souffrance, en perte de sens, des dispositifs d’accueils saturés, des fermetures de lits … 
Dans ce contexte social pathogène, aggravé par la pandémie de Covid, la croissance des troubles psychiques est exponentielle et inquiétante. Le mot d’ordre est la réification des pratiques dans une perspective de standardisation des soins, avec des directives imposées par les instances gouvernementales et relayé par l’agence régionale de santé qui prône les neurosciences et les T.C.C au détriment de la psychiatrie transférentielle, de l’expérience de la rencontre.
Alors, soyons « Balayeurs et pontonniers » comme le disait Jean Oury.
Soyons « le moins dangereux possible » dans nos pratiques, faisons acte de résistance en créant des passerelles, en corrélant les différentes approches afin d’offrir une offre de soins favorable à la singularité, pour « qu’apparaisse quelque chose de l’ordre de l’avec, des greffes d’ouvert ».
Nous vous proposons des espaces du dire – des espaces de rencontres et de débats – des temps de partages de nos pratiques.
Comme le disait François Tosquelles : « … Les paroles qui s’envolent comme des feuilles mortes, se déposent cependant sur le sol et constituent la terre et l’humus sur lesquels on peut marcher et d’où pourront naître de nouvelles questions ».
Alors, soyez cet humus, créons du possible, soyons les ouvriers, les architectes, les bâtisseurs de la psychiatrie qui vient ! »

Le ton est donné. Oury et Tosquelles, les figures de proue de la psychothérapie institutionnelles, sont convoqués. Nous sommes en bonne compagnie. L’espace est pensé où nous allons pouvoir, dire, rencontrer et débattre. Nos paroles seront entendues et feront l’humus des questions à venir. Je suis tout ouïe. Alors, allons-y.

Jeudi matin : de la garde des enfants aux choux-fleurs de Saint-Alban

Les journées sont rythmées entre interventions en plénière et ateliers de discussions dans des salles plus restreintes. Trois ateliers au choix sont proposés l’après-midi : Langage et communication, L’hypothèse de l’inconscient et Le collectif.  

Le jeudi matin, dans le grand amphithéâtre, Loriane Bellahsen, pédopsychiatre et psychanalyste, a évoqué l’ambigüité et les travers qui s’y associent, quand l’équipe se prend à s’illusionner fonctionner comme une Famille. Elle a rappelé la notion d’amitié professionnelle dans ce qu’elle peut de dynamisme et d’écoute de la différence. Il a été question aussi des ouvertures engendrées par la porosité des espaces entre le privé et le professionnel quand cette fluidité se fait dans le respect de la parole et des fonctions de chacun. Elle évoque sa propre histoire personnelle, et les liens particuliers qui se sont tissés avec des patients après qu’elle en eut parlé lors d’un échange. La qualité de cette intervention était remarquable par la douceur du ton. La fluidité de la pensée allant d’un bord à l’autre de la discussion relatée au sein des équipes, exposant les arguments des uns et des autres, et le sien en propre, ainsi que la fermeté des positions qui en découlent, n’a pas laissé de place à l’ambiguïté de ce qui se joue au fond de cette « métaphore ». 

Le final de l’intervention de Lorianne Bellahsen touche un point particulièrement sensible, d’autant plus qu’il est très rarement abordé en public. Comment les soignants, tout statut confondu, peuvent-ils travailler sereinement si on ne prend pas en compte l’organisation de leur vie familiale, et précisément la garde des enfants, les laissant inquiets de ne pas être assez présents auprès d’eux et de les accompagner convenablement dans leur vie. La psychiatrie demande un investissement réel, autant en termes de quantité de travail sur le terrain, en réunions de toutes sortes, bien souvent en dehors des heures dans les unités de soin, mais également en termes de mobilisation psychique de chacun, et de formation continue. L’auditoire, à grande majorité féminine, a applaudi vivement. 

L’intervention qui suit est savoureuse. Pour qui aime l’humour des choux fleurs ! Une équipe de l’hôpital de St Alban nous retrace « l’itinéraire institutionnel d’un chou-fleur » à partir d’une séquence d’un repas thérapeutique au sein de l’hôpital de jour nommé Yves Racine, nom du psychiatre qui a instauré ce temps thérapeutique particulier, le repas partagé entre soignants et soignés. Justement il a été question des mouvements complexes que ces repas autorisent parmi les convives réunis face aux menus un brin répétitif, particulièrement le chou-fleur, mis à toutes les sauces. Malgré la richesse relationnelle évidente entre patients et soignants, analysée et mise en évidence, ce temps collectif est remis en question par la hiérarchie. L’exposé, choral, est tonique, insolent, inventif dans le langage. Par exemple quelques phrase prises à la volée : « La violence institutionnelle nous glace…On doit travailler à remettre du lien… S’attacher au langage para verbal, écouter le bruissement des choses, plutôt que le son… Il n’y a pas d’espaces pauvres, seulement des espaces pauvrement regardés… Michel Lecarpentier vole le chou-fleur et l’emporte à La Borde, il nous débarrasse du poids institutionnel en le transvasant ailleurs !... Transformer les éléments alpha en éléments béta, selon Bion. Associer les sens, les saveurs et la pulsion orale, manger, boire, parler…  ». Voilà un petit aperçu de l’énergie combattive et joyeuse de cette équipe qui ne lâche rien face à l’arbitraire institutionnel.

L’échange avec la salle est riche. Alors en vrac non exhaustif, il est question des équipes qui s’entendent bien et deviennent copains/copines/ collés/ oubliant la clinique et les patients. Il est question de la clinique du quotidien. De la différence entre l’amitié entre collègue et le copinage. La crèche à Laborde, qui garde les enfants ? Les patients. L’on parle de Landernau, la capitale du chou-fleur, et de Yves Racine qui a quitté St Alban en 72, pour Maison Blanche à Paris ; de l’institution qui ne peut être travaillée qu’en lien avec les racines qui inscrivent dans l’histoire. Et que pour être dans le soin, il faut d’abord/en même temps/ l’être dans sa vie privée. Un psychiatre se confie «  Quand je viens ici, je ne me sens pas complètement à côté de la plaque. » Et puis, la question du territoire, comme espace de rencontre. Aménager quelque chose qui facilite la circulation. C’est ça qui maintient la continuité existentielle qui permet d’inventer. Ces espaces complexes dans lesquels on circule soi-même/circulation complexe. La psychanalyse amène une parole publique, même si c’est dans le face à face du cabinet de la cure….
Tolten, poète psychologue, jongleur de mots et rimailleur de sens, « chasseur de sens, cueilleur de mots », nous régale d’une synthèse humoristique des deux tables rondes.

« Un havre de paix »

Puis, a suivi un film. « Un havre de paix » réalisé par une artiste cinéaste en résidence dans un hôpital de jour de Bagnolet. L’équipe soignante est au complet sur le plateau de l’amphithéâtre, accompagnée par trois patients et l’artiste elle-même. Il a été question de leur détermination pour infléchir les résistances institutionnelles afin de mener à terme ce projet. La création d’une association extérieure à l’établissement a permis de créer une nouvelle articulation avec les tutelles financeuses, pour « que la vie rentre à l’intérieur du lieu de soins », dira avec pertinence, un jeune en soins dans l’unité. Comment cette action, et ce lieu où « on peut venir comme on est » dira le même jeune, a permis à chacun de cheminer à son rythme et de se découvrir autrement. Parfois, de se révéler à lui-même tout simplement, par la confiance et le temps pris dans l’accueil de la différence de chacun. Une jeune fille a pu témoigner comment ce film et ce lieu avec l’ambiance créée par les soignants, lui ont permis doucement de « sortir de sa chrysalide ». Là, elle se sentait utile. Une jeune psychomotricienne, dont c’est le premier poste, est émue aux larmes d’être là sur le plateau de l’amphithéâtre, à nous parler : « ça donne de l’espoir ce qui se passe là, aujourd’hui, alors qu’on nous dit que peut-être on va mourir dans 10 ans, avec ce qui se passe sur la planète. Là, c’est la vie. » Un psychiatre intervient de la salle, qui va donner du sens à l’émotion de la jeune fille : « Participer à une œuvre collective permet de dire quelque chose de soi. La création de cette association a permis de créer ce film au-delà du hiérarchique, un mouvement est né qui permet la prise de parole, l’objet du désir de chacun peut trouver une place dans ce travail collectif. C’est ça l’idée d’un faire collectif qui ouvre vers l’extérieur. »

« En même temps que le collectif se crée, le mouvement se crée », dira le lendemain, en écho, Patrick Chemla dans son intervention « Reconstruire un horizon d’attente ».

Les pauses café, repas, occasionnent de multiples rencontres, et échanges sur ce qui s’est passé, et permet de se donner des nouvelles. Je retrouve quelques copains. Raimond Negrel me raconte les déboires de leur action de maraude auprès des sans domicile fixe, au sein de Médecins du monde, et les solutions qu’ils ont trouvées pour continuer cette action nécessaire et tellement utile à Marseille. Le livre co-écrit avec Marie-France Negrel relatant les rencontres et la pensée qui sous-tient solidement leur démarche n’a pas suffi. (On peut en lire la présentation en cliquant sur ce lien Négrel Marie-France et Raymond, Résistance et travail de rue (serpsy1.com) Ils n’ont pas renoncé et ont trouvé un autre groupe pour les accueillir. Un clin d’œil de connivence et un salut chaleureux à Anne-Séverine en pleine discussion. C’est une collègue de Serpsy.

Aneïla Lefort, psychiatre de Gap vient d’arriver. Elle tient à être là. Elle est très émue. Cet après-midi il y aura un hommage par Guy Baillon à Dimitri Karavokyros, mort cet été, un psychiatre qui a fortement compté pour elle, et dont la disparition lui est encore douloureuse. (On peut lire l’hommage de Serpsy à Dimitri en cliquant sur ce lien Salut Dimitri et fraternité (serpsy1.com) ). 

Un groupe discute avec Chemla, Le Carpentier, et quelques autres. Nous nous saluons. Le journal de Lapsus Numérique est en vente dans l’espace librairie. Je me promets d’en acheter un numéro. Mais je vois qu’ils vendent la thèse de Tosquelles sur La fin du monde dans la psychose. Un petit coup de fil à mon mari, pour vérifier que nous ne l’avons pas déjà dans notre bibliothèque, et l’ouvrage convoité est dans mon sac. Promesse d’un tête à tête avec François Tosquelles, premier psychiatre, après Nasio, sur l’hystérie livre conseillé par la mère, psychiatre psychanalyse, d’une amie, livres que j’ai lus quand je suis entrée en psychiatrie alors que j’étais encore dans l’entre-deux du pallier où je me posais, entre art et soin. C’est lui qui m’a initiée à ces approches subtiles de circulation et de territoire, de social-thérapie disait-il, qui m’ont mise en alerte face à une psychiatrie qui oubliait son nom de soignant, quand j’ai choisi de quitter l’ASM 13 à Paris, mon premier lieu de découverte du soin psychique, pour d’autres lieux de soins. Je n’ai pas trouvé d’autres lieux d’accueil en province. Je n’ai trouvé qu’une psychiatrie, qui rend fou et malheureux, surtout les soignants et que j’ai pris grand soin de fuir.

L’hypothèse de l’inconscient

Les ateliers thématiques en petits groupes, ont lieu l’après-midi. J’ai choisi « L’hypothèse de l’inconscient », sans réfléchir, parce que ça m’intéresse. Jacqueline, « Le Collectif ». Ça l’intéresse.

Une trentaine de personnes sont assemblés dans une salle de réunion plutôt petite. Il manque des chaises, certains vont rester debout. Les animateurs de l’atelier sur « L’hypothèse de l’inconscient » sont Michèle Benahim, Patrick Chemla et Michel Le Carpentier. Michèle Benahim nous invite à réfléchir à partir de la phrase de Lacan « L’inconscient c’est le politique ». Elle amorce la discussion par quelques notes personnelles jetés sur un carnet qu’elle nous lit. 

Tant de choses ont été dites pendant ces trois heures d’atelier qu’il serait illusoire d’en faire un résumé. Je vais juste tenter de vous exposer ce qui m’en reste et ce que j’en ai retenu. La question, amenée par plusieurs prises de paroles, est celle de comment faire avec cette violence institutionnelle imposée d’en haut, sur les équipes soignantes, les mettant en difficulté quant à leur manière de faire avec la folie. Ruser ? Ou Affronter ? En réponse, sans répondre car chaque situation évoquée est à considérer dans sa spécificité d’histoire et de contexte, donc en réponse, il apparaît que la solitude des soignants est particulièrement mortifère. Aller en quête d’autres, avec lesquels il y aurait une convergence de point de vue. Echanger, dire, rencontrer. Surtout ne pas rester isolé-e dans son unité, en proie aux tenailles de la culpabilité, de la dépression ou de la paranoïa que l’institution, par son poids hiérarchique et sa masse inerte, sait si bien instiller au sein des équipes de soins. Je pense à nous, Serpsy, et son collectif de soignants. Nous nous réunissons une fois par mois, c’est un lieu possible où l’on peut échanger entre collègues ce qui se vit sur le terrain.

Un étrange phénomène, une surprenante surdité

C’est pourtant dans cet atelier qu’un dérapage a eu lieu. Qui m’a vivement intéressé par ce qu’il signifiait au sein de cette assemblée réunie pour questionner « Cette hypothèse de l’inconscient », et m’a fait réagir avec force car quelque chose se disait, justement, de cet inconscient, mais le nôtre, pas celui d’un ailleurs dont on aurait quelque chose à en dire. Le nôtre, celui qui nous prend par surprise, à notre insu, dit-on. 

J’avais déjà remarqué dans la journée un étrange phénomène. Une sorte de refoulé de l’histoire de la psychiatrie récente. Un non-dit, un oubli, une sorte de point aveugle et qui nous revient en boomerang. Les éminentes personnalités présentes dans l’assemblée, qui prenaient si facilement la parole, soit pour donner du sens à ce qui se passait « en live », soit qu’elles précisaient de ci de là des points d’histoire, glissaient, comme sur une savonnette, sur l’année 1992, date de l’abolition du diplôme d’infirmier du secteur psychiatrique. Ce n’était pas la première attaque contre la psychiatrie ré inventée de l’après-guerre. Le combat fut rude sur tous les fronts. Mais celui-là, brutal, il y a trente ans, a porté un coup fatal à ce champ tout neuf, tout débutant, du soin infirmier dédié au psychisme et à ses maladies. Attaque contre les infirmières du Secteur Psychiatrique, les ISP, donc, bien formées, précieuses collaboratrices travaillant en équipe avec les médecins et qui savaient de quoi elles parlaient. Déjà à l’époque, on note une absence de positionnement des collègues médecins face à cette attaque. Alors que la profession réagissait énergiquement contre cette annulation pure et simple de son diplôme. Silence radio des médecins. Pourtant, je me souviens de Jean Oury, lors d’un de ses séminaires mensuels à St Anne, où je me rendais avec une amie collègue de l’ASM 13 où je travaillais à l’époque, quand il avait dit : « Cette disparition du diplôme d’infirmier du secteur psychiatrique est une véritable catastrophe pour la psychiatrie. » De l’importance du dire sans faux semblant. 

Et là, à cette 35e édition de l’AMPI, il ne s’en dit rien. 30 ans après. Je regarde ma camarade de Serpsy, Jacqueline. Que les médecins n’en parlent pas, soit. Mais nous, infirmières, rien ne nous interdit d’en dire un mot. Je suis Diplômée d’Etat, je ne me sens pas totalement légitime. Jacqueline, ISP, syndicaliste, prend la parole et malgré son rhume ce jour-là, parle fort et clair. Elle remet la date fatale de l’année 1993 dans la chronologie comme un des points de départ flagrant du marasme annoncé d’une psychiatrie sommée de faire des économies ouvrant la voie royale aux neuro sciences. Lors d’une de nos recherches au sein de Serpsy, nous avions découvert un article écrit par un médecin mandaté par le ministère de la santé, pour analyser les dépenses de la psychiatrie, et trouver des solutions pour réduire le coût de la maladie chronique qu’est, de fait, la psychose, puisque c’est, nous le savons, une atteinte de structure dans la personnalité. Coûts, trop lourds, et forcément portés par la société via la Sécurité Sociale. Jusqu’alors, personne ne se posait la question de comment faire des économies dans un domaine aussi public que celui de la santé. Sans aucune inhibition, ce texte exposait une vision capitaliste du soin faisant irruption dans la notion de mission de service public, c’est-à-dire la détournant et l’inscrivant dans la loi d’une économie de marché. C’est suite à cette analyse économique que l’expression « prise en charge du patient » est entrée dans le vocabulaire usuel. Combien coûte le soin psychique à la société ?

Après l’intervention de Jacqueline dans l’amphithéâtre de plus de 200 personnes, rien. Pas de commentaires. Mais à la tribune, une jolie digression sur …sur quoi déjà ? Je ne m’en souviens plus…. Mais cela n’avait rien à voir… Une pirouette, habile, élégante. L’épisode du diplôme d’ISP est passé sous silence. Comme s’il ne s’était rien passé. D’ailleurs, à quoi bon en parler, c’est de l’histoire ancienne. Y aurait-il deux vitesses dans l’histoire ? La « grande » et la « petite » histoire ? Celle patrons et celle des gens de peu ? Je ronge mon frein.

Les obéissants soldats de la psychiatrie

Alors, quand le lendemain matin, lors de la deuxième session de l’atelier « L’hypothèse de l’inconscient, ou L’inconscient c’est le politique », quand une collègue psychologue évoque les infirmiers comme des soldats obéissants sous les ordres d’une hiérarchie à laquelle ils sont soumis, alors que nous évoquons les contentions et les mises en isolement de patients, je réagis fortement. Non, je ne suis pas d’accord qu’on dise ça ! Je n’ai pu reprendre ce qui venait de se dire que plus tard, lors des restitutions des ateliers dans le grand amphithéâtre. Entre temps, j’avais échangé avec une collègue psychiatre qui, elle aussi, avait trouvé cette sortie significative. Il n’était pas question de mettre en accusation qui que ce soit, bien entendu. Mais de repérer dans cet épisode ce qu’il y a en nous de contradictoire, voire de paradoxal dans ce qui s’exprime quand nous parlons. Surtout si on s’en défend mettant en avant la dimension métaphorique de l’image utilisée. Je m’étonnais que dans des journées comme celles de l’AMPI, on put entendre ce genre de jugement de valeur sans que ce soit discuté. Et je m’interrogeais à haute voix : « Y aurait-il une lutte de classe entre infirmiers et psychiatres, qui ne dit pas son nom ? Si ça, ce n’est pas de l’inconscient politique, et si nous n’en faisons ou n’en disons rien, alors de quoi parle-t-on ? Que faisons-nous là ? » J’ai évoqué les discussions qui naissent hors assemblée, quand on marche dans les couloirs, quand on croise un regard, entre deux ou trois personnes, parce que prendre la parole au micro, et structurer sa pensée pour l’exposer au public, ce n’est pas facile. Deux ou trois personnes ont répondu à mon intervention, abordant plus la forme que le fond et la discussion en est restée là. Je me dis qu’il faudra encore, et encore y revenir.

L’après-midi, l’intervention de Guy Baillon en hommage à Dimitri Karavokyros, fut très touchante. Il a évoqué le lien ancien qu’ils avaient maintenus d’une amitié fraternelle et professionnelle, rempli d’admiration de la part de Guy Baillon envers « ce grand frère », même s’il était en réalité un peu plus jeune de quelques années. Il regrettait que, même à cette occasion de sa mort, il avait encore une fois, été le premier, avant lui. Mais qu’il n’était pas très loin derrière. Effectivement, une génération de psychiatres, engagés dans l’idée du secteur, nourris de psychanalyse et de clinique au plus près des patients et des soignants avec lesquels ils font équipes, est en train de passer le relai à une autre génération de médecins. C’est sans doute ce que j’ai trouvé de plus précieux dans ces journées, ce temps partagé collectivement, entre nos deux générations. La nôtre, et celle « qui vient… »

Tenir parole, limiter les abus 

Mathieu Bellahsen et Patrick Chemla, deux générations justement, ouvrent la dernière table ronde. Le premier, dans son intervention « Tenir parole, limiter les abus » nous fait le récit de ses déboires au sein d’une institution prise par des angoisses mortifères en temps de covid, et prenant des mesures abusives vis-à-vis des patients hospitalisés. Il est discret quant à l’attitude d’une partie de son équipe ayant été très offensive, dans cet épisode. Sa conclusion ouvre sur un ensemble d’informations car, dit-il, il y a des ilots de résistances, dans des lieux improbables, hors des sentiers usés, hors des hôpitaux publics. Il se passe des choses là-bas aujourd’hui qui interrogent la pratique du soin psychique, et la notion de collectif. Autrement. Ailleurs.

Pour Patrick Chemla, reconstruire un horizon d’attente, c’est d’abord faire l’analyse de l’institutionnel, aujourd’hui. Il y a une primauté du contre-transfert institutionnel, il faut faire avec. Même si le constat est triste. Dans son déroulé, à un moment, il cite Durruti, anarchiste espagnol mort au front, en 1939, pendant la guerre d’Espagne. J’ai noté quelques bribes de la citation, que je n’ai pas retrouvée entièrement : «  …le collectif …. où est bannit le « moi », l’effacement du « moi », mais développement de l’individualité au sein du collectif, et déchéance du chef… » La psychothérapie institutionnelle n’est qu’un nom, un mot qui désigne un processus, et non un objet observable. D’ailleurs, pendant 10 ans, Tosquelles parlait de social thérapie. Tiens, une autre phrase saisie au vol et notée sur mon carnet : « Oury disait « l’hétérogène, c’est de l’hétéroclite travaillé.  »

Toutes sortes d’informations sur ce qui se passe à Valvert, hôpital marseillais, sur le front des psychologues, sur l’exposition Tosquelles organisée entre l’Espagne et la France, organisée par une universitaire franco-espagnole, Maso et qu’on peut voir à Madrid en ce moment, des références d’ouvrages à consulter, comme l’histoire populaire de la psychanalyse, et mille autres perles savoureuses se sont égrainées le long de ces deux jours. Impossible de rendre compte dans cet écrit forcément sélectif, subjectif car personnel. 

Que la réalité soit fragmentée à l’infini, et nous échappe, c’est tant mieux. C’est ce qui donne valeur à la présence, au collectif, et à la parole vive. 

Après ces deux jours à ces journées de l’AMPI, je repars le cœur léger quoiqu’un peu agité d’avoir pris la parole en public. Et je sens par cet acte comment le désir est amplifié de maintenir vivante la parole, la nôtre, celle des soignants pour rendre compte de notre réalité. Nous ne sommes pas, contrairement au fantasme qui a émergé dans la journée, je n’ai jamais senti faire partie d’une armée dont nous serions des soldats envoyés en premières lignes au massacre sous les ordres de généraux lointains et supérieurs. Et de quelle bataille s’agit-il ? 

La psychiatrie que j’ai connue était communautaire, attentive, circulaire, ouverte, urbaine, intelligente, déductive. Elle cultivait l’écoute, le doute et la question. Evidemment, cela n’empêche pas la lutte des classes de se manifester.