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Animer un partenariat international

Texte tiré de la publication l’Animacteur, numéro 4, Septembre 2008


Ma première immersion au sein des CEMEA s’est faite dans le cadre d’un travail de capitalisation des pratiques pédagogiques liées à l’interculturel. Cette mission visait à amorcer une réflexion sur ce qui favorise la rencontre interculturelle, partant du principe que cette rencontre n’est ni automatique ni immédiate. Depuis, j’ai toujours eu à cœur de poursuivre cette démarche d’analyse et de capitalisation.

On pense, parfois à tort, qu’il suffit de partager la même philosophie d’Education Populaire pour mettre en place des projets communs. Les choses sont loin d’être aussi simples. Aussi fondamentales soient-elles, les valeurs partagées sur l’éducation ne suffisent pas toujours à créer des partenariats internationaux équilibrés et favorisant l’échange réciproque de pratiques. Si le respect de l’autre, l’ouverture d’esprit, et la capacité d’écoute sont nécessaires, ils ne sont pas suffisants.

Loin de donner des recettes miracles ou de faire des généralisations abusives, l’objet de cet article est de souligner la complexité des partenariats et des échanges internationaux, notamment au niveau de ce que l’on appelle communément le Nord/Sud [1]. Certains de ces éclairages sont d’ailleurs applicables à tout projet international, quelles que soient les aires géographiques concernées. L’objectif d’informer sur cette complexité n’est pas de décourager celles et ceux qui souhaiteraient s’investir dans ce secteur mais au contraire de donner des pistes de réflexion pour que chaque projet soit le plus enrichissant possible.

 Se positionner en tant que partenaire français dans un contexte Nord/Sud

- La place de l’Histoire dans la relation avec le partenaire

En tant que mouvement d’Education Populaire, bien sûr nous voulons éviter d’adopter une posture néo-colonisatrice ou paternaliste à l’égard de nos partenaires du Sud. Le positionnement théorique est très clair et incontestable. Pour autant, il arrive que l’Histoire s’invite dans nos projets et joue les trouble-fêtes en nous rappelant que nous ne pouvons pas nous détacher complètement de notre appartenance nationale et/ou culturelle, ni faire abstraction du poids du passé.

Il peut arriver qu’un partenaire ait le sentiment que le projet lui soit imposé, qu’il n’est pas assez consulté, mais que parallèlement, nous ayons l’impression qu’il y ait eu réelle concertation et que le projet ait été élaboré en commun. Il suffit alors que le mot « néo-colonialisme » soit lâché pour que nous nous sentions tout penauds, sans nécessairement avoir une réflexion de fond sur les mécanismes de décisions ayant abouti au projet. Inversement, il peut arriver qu’aucun conflit n’éclate, que tout le monde dise être d’accord avec tout mais qu’au moment de la mise en œuvre du projet, rien ne se passe, ou bien rien ne se passe comme ce que nous pensions être prévu.

Dans ces deux cas de figure, plusieurs questions se posent. Qui est à l’origine du projet ? Qui a décidé et comment ? Qui a rédigé les demandes de subventions ? Quels sont les documents écrits, co-signés ? Dans quelle langue sont-ils rédigés ? Par qui ont-ils été traduits ? Les concepteurs du projet sont-ils ceux qui le mettent en œuvre ? Les jeux de pouvoir internes aux différentes structures partenaires sont-ils connus des autres partenaires ? Quel est le degré d’implication des bénéficiaires ? Autant de questions qui permettent de réfléchir à la démarche en profondeur et d’expliquer les écarts de perception au-delà du schéma dominants/dominés. Il est fondamental que des mécanismes de suivi et d’évaluation se mettent en place dès le début des projets et portent non seulement sur le projet lui-même mais également sur le fonctionnement du partenariat.

Si de nombreuses problématiques se retrouvent dans les projets européens (le partenariat, le travail en équipe, la question de la langue, etc.), il me semble que les rapports de domination sont plus marqués, ou en tout cas que leur perception est différente, dans le cadre de projets Nord/Sud. La frontière entre ingérence, conseil, accompagnement, et partenariat y est parfois ténue. Ne serait-ce que parce que le bailleur de fonds qui finance un « projet de développement » nous invite à apporter notre expertise à nos partenaires du Sud mais que ce bailleur n’attend généralement pas que nos partenaires nous apportent la leur ! Comme si le Sud n’avait rien à apporter au Nord… Il faut que nous rétablissions cet équilibre qu’à la fois l’Histoire, les institutions françaises et les enjeux politiques malmènent depuis des décennies.

- L’impact des modes de financements sur les relations avec le partenaire

Comment s’attendre à avoir un partenariat équilibré lorsque les fonds apportés au projet sont majoritairement français ? Prenons le cas d’un projet franco-sud-africain : du côté français, le principal financement provient du Ministère des Affaires Etrangères (MAE). L’argent est versé aux CEMEA qui versent à leur tour les fonds au partenaire sud-africain conformément au budget. Les fonds sont versés tous les trois mois, sur présentation d’un budget détaillé pour les trois mois suivants et des justificatifs des dépenses des trois mois précédents.

Le fait que l’argent transite par les CEMEA et que ce soit aux CEMEA que le partenaire sud-africain ait à rendre des comptes, induit un certain type de relations. Quand bien même les CEMEA sont un partenaire et non un bailleur, les partenaires sud-africains ont malgré tout l’impression de devoir conduire en permanence une « opération séduction » auprès des CEMEA pour pouvoir toucher de l’argent, alors que le partenariat pourrait être équilibré, et la transaction financière n’être qu’une modalité pratique.

 Différentes perceptions d’un même projet : importance d’expliciter et de décoder

Quand bien même il existe un document commun résumant l’essence d’un projet lui aussi commun, soyons réalistes : chacun a sa propre lecture du document. Ainsi, ne considérons pas que parce qu’à l’issue de la première rencontre, tout le monde semble être sur la même longueur d’ondes, cela signifie que le projet nouveau-né est le même pour tous ses acteurs. Il risque d’y avoir des interprétations différentes selon les personnes, selon les structures, selon les pays. La difficulté est plus grande lorsque l’on intègre un projet en cours de route. Chacun, en vous éclairant sur la nature du projet, vous en présente sa propre perception, sans réaliser qu’il s’agit d’une façon de voir parmi d’autres. Vous devez alors croiser les perceptions avec des comptes-rendus, faire des recoupements entre les témoignages et la documentation écrite afin de comprendre la vision commune du projet.

Par ailleurs, des mots ou des concepts (cf. « animateur », « laïcité ») apparemment similaires revêtent des réalités différentes. Il est donc important de toujours veiller à interroger ses partenaires et à s’interroger sur sa tendance à lire un évènement ou un comportement avec sa propre grille de lecture afin de ne pas transposer un modèle franco-français.

La compréhension du contexte politique, culturel et historique n’est pas accessoire pour mener à bien un projet de partenariat. Ne serait-ce que pour éviter le piège du relativisme culturel : on qualifie parfois à tort des pratiques de « culturelles » qui sont en réalité liées à une combinaison de facteurs économiques, politiques, sociaux. Avoir des connaissances sur un pays ne se limite pas aux aspects culturels visibles. Il est important de connaître des éléments de son histoire, de sa vie politique, de son secteur économique, de sa démographie, etc. pour mieux comprendre d’où viennent nos partenaires, en tant qu’organisation, mais aussi en tant que personnes.

 Nécessité de l’échange Nord/Sud

Les bailleurs de fonds affectionnent particulièrement le terme d’ « expertise » mais ils ne l’appliquent trop souvent qu’au Nord. Il est donc nécessaire que nous réfléchissions aux moyens de valoriser et reconnaître les expertises, les expériences, les savoirs faire de chacun, au Sud comme au Nord, et de permettre qu’ils soient partagés dans une construction commune.
Atteindre un tel objectif relève de notre responsabilité et de celle de nos partenaires. S’il arrive que – souvent inconsciemment - nous nous laissions submerger par la culpabilité relative à l’histoire de notre pays, nos partenaires se complaisent parfois eux-mêmes à jouer les victimes, chacun restant finalement dans son rôle de composition. Il faut que chacun parvienne à s’affirmer sans s’imposer.

Lorsqu’on a réussi dans le cadre d’un partenariat à aborder ces questions et à vivre des conflits, c’est qu’on a déjà fait un bout de chemin dans la compréhension mutuelle. Nous le prônons lorsqu’il s’agit d’échanges de jeunes, estimant qu’une rencontre où tout se passe bien, risque d’être une rencontre où rien ne se passe. C’est la même chose à l’échelle d’un partenariat# : pour comprendre l’Autre, il faut nécessairement passer par des incompréhensions et toujours chercher à décoder, expliciter, transmettre car rien ne va de soi. Parlons avec nos partenaires de la colonisation, de la guerre d’Algérie, de la France-Afrique, bref de la place de l’Histoire dans le positionnement de chacun sur l’échiquier mondial. Le travail commun de mémoire est une étape nécessaire à la mise en place de partenariats constructifs et durables.

C’est sans doute parce que des espaces de discussion existent dans le cadre de rencontres de praticiens (enseignants, formateurs, animateurs, etc.) que l’échange de pratiques fonctionne bien au niveau pédagogique. Cette démarche est fructueuse car il existe des valeurs et un objet d’échange communs qui dépassent l’appartenance culturelle. Chacun tente de situer la pratique professionnelle de l’Autre dans un contexte différent du sien. C’est à mon avis ce type d’échanges qu’il faut développer au niveau Nord/Sud, un secteur qui trop souvent manque de réciprocité.

En guise de conclusion, il est important de rappeler le contexte politique dans lequel nous intervenons. Le Président de la République nous affirmait en juillet 2007 à Dakar, que « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Dans ce discours aux relents colonialistes et culturalistes, il nous présente une Afrique marquée selon lui par l’irrationalité de l’Homme africain et son incapacité d’envisager le futur. Face à une telle régression, il est d’autant plus important d’encourager les échanges avec ce continent et plus généralement les pays du Sud, afin de sortir du misérabilisme ambiant et de développer la notion de réciprocité dans nos projets.

Anne-Cécile ORAIN - Juillet 2008

Notes

[1J’ai choisi cette appellation Nord/Sud, en référence au secteur Nord/Sud du Département des relations Européennes et Internationales de l’Association Nationale des CEMEA. Même si mes remarques peuvent sans doute être élargies, je tiens à signaler que mon expérience concerne surtout des partenariats dans des pays d’Afrique Sub-saharienne.

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